Rami Kodeih (Liban) est l’auteur de plusieurs courts-métrages dont The Mill, présenté au Festival de Namur, et A Sherazade Tale, présenté au Festival de Clermont-Ferrand. Le projet de long métrage qu’il développe a été sélectionné au Sundance Feature Film Lab et à Berlinale Talents.
Pour la Lebanon Factory, il a travaillé en duo avec Una Gunjak (Bosnie-Herzégovine). En 2014, Una a réalisé The Chicken, court-métrage présenté dans près de 200 festivals dont la Semaine de la Critique et Sundance. Elle a également participé à la résidence de la Cinéfondation (Paris) avec Alfa, le long-métrage qu’elle développe actuellement.

Le film qu’ils ont écrit ensemble, Salamat from Germany met en scène le personnage de Lillo, qui rêve de pouvoir quitter le Liban et de s’installer en Europe. Il se procure un passeport syrien, prêt à endosser l’identité d’un réfugié pour obtenir un droit d’asile.

Votre collaboration s’est déroulée un peu différemment de celles des autres binômes de la Lebanon Factory… Pouvez-vous nous raconter ?

Rami – Nous avons toujours travaillé à distance. J’ai rencontré Una en personne pour la première fois, ici à Cannes, seulement hier ! J’habite aux Etats-Unis depuis un an. Le Liban n’est pas sur la liste des pays concernés par l’interdiction d’entrée sur le territoire mais, en mars dernier, c’était un moment particulièrement compliqué pour tous les ressortissants étrangers aux USA, les Anglais, les Français… Au tout dernier moment, j’ai été bloqué et j’ai su que je ne pourrais pas voyager et me rendre à Beyrouth comme c’était initialement prévu… Il y avait, en plus, une étrange résonance entre ce qui m’arrivait et le sujet de notre film.

Una – Heureusement j’avais décidé d’arriver trois semaines avant le début du programme. Le contexte francophone et anglophone du Liban facilite considérablement les choses pour un étranger, mais je souhaitais tout de même prendre le temps de m’immerger réellement, de rencontrer les membres de mon équipe, prendre un peu d’avance. Et finalement, compte tenu de la situation, je ne sais pas comment les choses se seraient passées sans cela!

Comment avez-vous travaillé avec les acteurs ?

U – Seulement deux des trois acteurs parlaient anglais ; Je ne pouvais donc pas vraiment contrôler la communication. Ils ont dû assurer eux-mêmes la traduction de ce que je disais et cela leur a permis de tisser un lien spécial entre eux. Ils ont endossé très consciencieusement cette responsabilité et c’était aussi un vrai soulagement pour moi de pouvoir m’appuyer sur cette amitié qui naissait entre eux.

R – Les acteurs ont véritablement compris ce que nous souhaitions faire. Una a travaillé en leur donnant les informations essentielles pour chaque scène et en guidant leurs émotions. Nous étions d’accord sur cette méthode de travail, avant même de débuter l’écriture du scénario.

U – Il y avait un texte et des dialogues écrits au départ bien sûr, mais nous étions, en permanence à la recherche d’un jeu très naturel qui devait s’affranchir de quelque chose de scénarisé et de très écrit. Quand quelque chose a été joué, répété plusieurs fois, la mise en scène finit par se sentir.

Que retiendrez-vous de cette expérience ?

R – À un moment, j’ai vraiment dû admettre que je ne serais pas en mesure d’assister au tournage.
Mais durant toute la préparation, j’avais beaucoup interagi avec Una, nous avions vraiment pu échanger sur tout. Pouvoir l’entendre régulièrement et comprendre ensuite à quel point elle parvenait à prendre les choses en main sur le plateau a été très réconfortant. En découvrant certains rushes ou la première version de montage, je n’ai été surpris que par des détails purement techniques. Nous avons eu quelques discussions concernant le montage, mais le film était déjà là. J’étais extrêmement heureux de découvrir un film très authentique qui s’inscrit en parfaite cohérence avec ce que j’ai pu réaliser auparavant. J’avais déjà co-écrit dans le passé mais m’en remettre à quelqu’un de cette façon est très nouveau pour moi.

U – Ne pas se focaliser sur les mots dans les scènes est quelque chose que je n’aurais pas pensé expérimenter à ce point. Je viens seulement de découvrir le film avec des sous-titres ! Ce fut une expérience très curieuse qui oblige à utiliser davantage son instinct. Quand on ne comprend pas ce qui se dit, on est obligé de se fier au son, à l’image et à l’énergie qui se dégage des acteurs et se dire que si ces choses-là ne fonctionnent pas, le texte ne peut pas sonner juste. Je n’étais pas non plus très préparée, ni habituée à la rapidité de prises de décisions que ce programme nous a demandé. Nous avons eu très peu de temps pour le montage et dans une telle situation, il faut apprendre à faire confiance à ce que l’on ressent. Ce fut une vraie leçon.

par Lisa Giacchero