Artiste pluridisciplinaire, Shirin Abu Shaqra (Liban) est diplômée de l’école d’Arts Le Fresnoy. Les thèmes de la désincarnation et de l’exil sont récurrents dans ses courts métrages où se mêlent l’Histoire, la musique et l’animation.
Manuel Maria Perrone (Suisse, Italie) est réalisateur, metteur en scène, acteur et poète. Il a fait partie de la Filmmakers Academy du Festival de Locarno en 2015 et est aujourd’hui basé à Marseille où il travaille avec l’Agence de l’Erreur, un collectif de cinéma participatif.

Hotel Al Naim, le film qu’ils signent ensemble, utilise la métaphore d’un poulpe pour traiter des rapports de force entre êtres humains, sur fond de spéculation immobilière. Le poulpe croit que la main qui lui fait face est une proie, mais il ne sait pas que, derrière chaque main, il y a un bras.

Comment avez-vous débuté cette collaboration ?

Shirin – Nous avons commencé par nous montrer nos films, parler de nos vies, discuté de ce que nous aimons et n’aimons pas.
Manuel – Nous avons eu le privilège de pouvoir nous rencontrer plus tôt que les autres. J’habite à Marseille et je suis monté à Paris pour rencontrer Shirin et commencer à travailler.
S – Nous avons pu passer réellement du temps ensemble, voir des films et trouver ce qui nous rassemblait, faisait écho chez l’un et l’autre.
M – Nous travaillons tous les deux un langage onirique, surréel et assez vite nous nous sommes dit que nous voulions profiter de cet exercice pour essayer quelque chose de narratif, de plus « classique » dans la forme. Nous savions que c’était un film qui n’allait pas, de toutes façons, nous ressembler directement et cela nous intéressait de prendre une direction éloignée de ce que nous faisons habituellement. C’est très riche d’avoir le regard de quelqu’un d’autre et c’est encore plus fort quand c’est un autre réalisateur, il a fallu beaucoup nous écouter.

Comment avez-vous appréhendé, ensuite, votre départ et le travail au Liban ?

M – J’ai travaillé avec le collectif de bande dessinée Samandal, basé à Beyrouth et qui est venu en résidence à Marseille où je réside actuellement. Puis il y a eu ce projet entrepris avec Shirin. J’ai donc écrit une bande dessinée et le scénario de Hotel Al Naim sans connaître le pays et ça m’excitait énormément de le découvrir.
J’ai très envie d’y retourner, j’aimerais beaucoup pouvoir y aller pour développer plus longuement un projet, profiter de la belle effervescence qu’il y a là-bas.

S – Habituellement je fais surtout de l’animation en équipe très réduite. C’est une manière très différente de travailler et je ne suis pas réellement en contact avec l’industrie du cinéma libanais. Il a fallu constituer une équipe autour de ce projet et pour cela Abla Khoury (ndrl : En charge de la production exécutive), est formidable. Elle a un vrai talent pour mettre en relation des gens susceptibles de bien travailler ensemble.

Comment vous êtes-vous réparti les tâches pendant le tournage ?

M – Naturellement la logique aurait voulu que je m’occupe plutôt de l’image et Shirin des comédiens, puisque, ne parlant pas l’arabe, je pouvais moins communiquer avec eux. Mais je viens du théâtre et Shirin pensait que je pouvais réellement apporter quelque chose à ce niveau-là. Il est aussi arrivé que nous décidions de tourner une même scène de façons différentes, en la dirigeant à tour de rôle et en nous disant que nous choisirions quelle version garder au montage. Ce qui est drôle, c’est qu’il m’est arrivé de défendre des plans que Shirin avait voulu au tournage et inversement.
S – Oui, car ensuite au montage, le film s’impose à partir de la matière dont on dispose, on est obligé de suivre le rythme, le plan, la lumière, le jeu des comédiens …

Que retenez-vous de cette expérience?

S – J’ai adoré travaillé avec des acteurs. Je travaille surtout avec des marionnettes où tout est très calculé, répété, décidé en amont, et la légèreté du jeu m’a beaucoup plu. Il y a une part d’inconnu que j’ai redécouverte, qui surprend et qui est très belle.

M – Je n’aurais jamais pensé faire un jour un film arabe !
Je crois beaucoup à la notion de troupe, j’ai l’habitude de collaborer avec les mêmes personnes. Travailler dans un pays étranger avec une équipe que je ne connaissais pas, diriger des acteurs qui s’expriment dans une langue que je ne parle pas, m’a fait redécouvrir la mise en scène dans une forme extrêmement pure et m’a donner envie de retravailler dans une autre langue.

par Lisa Giacchero